Est-il véridique ? Est-ce une légende ? Qui saurait dire ? Mais finalement, cela a-t-il de l’importance ? Ceux qui cherchent Dieu non pour leur propre consolation mais pour le donner à leurs frères, ceux-là comprendront.
A l’orée d’un petit bois sur la colline, il y avait jadis une source. Près d’elle, un ermite bâtit sa cabane et dressa à côté une grande croix rustique ; les années passaient, et si l’ermite était toujours là dans sa cabane, si la croix présidait toujours à ses prières, la source, elle, se desséchait de plus en plus… jusqu’à disparaître complètement.
Il y vécut depuis plusieurs années lorsqu’un jeune homme du village tout proche commença à le visiter, à l’interroger sur sa vie, sur la vie…
Le temps passait ; puis, un jour, le jeune homme se décida à lui dire : « Je t’assure, Abba, j’ai bien réfléchi. J’étais encore tout petit lorsque tu es venu t’installer près de notre village, mais je me rappelle fort bien comment il était alors. Les gens se jalousaient, se méfiaient les uns des autres, chacun veillait avec âpreté sur son propre champs, son propre verger, personne n’aidait son prochain de peur de le voir s’enrichir plus que lui-même, on se soupçonnait, se tournait le dos, et cela parce que les gens vivaient seulement pour cette vie qui passe, sans autre espérance. »
« La vie sans espérance est dure, mon fils. Il ne faut pas leur en vouloir », répondit l’ermite.
« Je ne leur en veux pas, abba. Je constate. Mais tu es venu ici pour prier Dieu, et tu as changé peu à peu notre village. »
« Mais je n’ai rien changé, mon fils. C’est les gens qui ont changé. »
« Oui, abba, mais pourquoi ? Parce que tu leur as donné l’espérance. »
« Moi ? Je n’ai rien fait. Je n’ai même pas prêché. »
« Tu as prié, abba, tu as jeûné, tu as vécu pour Dieu seul. Et ta joie, ta paix ont rayonné sur nous qui n’en avions pas. Alors les gens commençaient à se poser des questions. Si cet ermite peut mener une vie aussi austère et être tellement plein de joie, c’est que Dieu est vrai ? Et s’il est vrai, cela vaut peut-être la peine de le connaître ? Et les gens commençaient à changer. »
« Tant mieux, mon fils. Mais ne m’attribue pas le mérite qui n’est pas mien. Ce n’est pas moi qui ai changé le cœur des gens. »
« Abba, je te dis que tu leur as donné l’espérance. Et aujourd’hui la joie, la paix, l’entre aide fraternelle règnent dans le village.
Voilà pourquoi je te demande de m’accepter auprès de toi. Je veux apprendre comment, tout simplement en livrant à Dieu tout son être, on peut devenir un signe d’espérance pour les autres. Je veux reprendre le flambeau de la charité après toi, et être capable avec la grâce de Dieu de le transmettre à un autre, pour qu’il ne s’éteigne jamais. »
« La vie d’espérance est dure, mon fils. Plus elle est longue et plus elle est dure. Que feras-tu si un jour ton espérance se tarit comme cette source ? Elle était pleine d’eau chantante et jaillissante lorsque je suis arrivé ici. Aujourd’hui elle est à sec.
Que feras-tu, dis-moi, si un jour la source dans ton cœur se dessèche ? »
« Abba, je te regarde vivre depuis tant d’années. Si la source près de ta cabane est sèche, celle de ton cœur continue à jaillir et à chanter, et nous y venons tous pour nous y abreuver, pour garder l’espérance, pour garder la foi et la charité.
Abba, je t’en prie, accepte que je vienne vivre près de toi pour devenir un jour à mon tour une source d’eau vive pour mes frères. »
« Soit, mon fils ; puisque tu le désires si fort, viens. Mais tu dois me promettre une chose : même si un jour tu trouves la vie de pure espérance trop dure pour tes forces, tu vas agir selon ta conscience, en toute droiture. »
« Je te le promets, abba, avec la grâce de Dieu. »
Ainsi le jeune homme devint disciple. Désormais, une deuxième cabane était construite en face de la croix, près de la source desséchée. Et dans le cœur du disciple, la joie jaillissait, fraîche et rafraîchissante.
Les saisons se suivaient ; les arbres fleurissaient, puis les pétales tombaient, les petits bourgeons grandissaient pour devenir des fruits ; les pluies d’automne faisaient place au givre et la neige, le givre et la neige fondaient et les pluies de printemps arrosaient le sol… Les saisons passaient, devenaient des années ; les années passaient aussi, devenaient des décennies… Et le temps est arrivé pour le Maître de quitter ce monde. Le jeune homme de jadis, devenu presqu’un vieillard à son tour, était agenouillé près de la couche de branchage où reposait son Maître et lui parlait une dernière fois :
« C’est dur de te voir partir, abba. Mais je sais que tu vas rejoindre la Source d’amour et d’espérance où tu n’as cessé de puiser tout au long de ta vie de l’eau vive pour tes frères. Et je suis sûr que de là où tu t’en vas, tu vas encore m’aider à poursuivre la tâche commencée ici par toi. »
« Oui, mon fils, je m’en vais. Mais quant à mon aide, comment puis-je te la promettre ? »
« Tu n’as pas besoin de promettre, abba. J’ai confiance. Mais dis-moi, n’as-tu pas, avant de me quitter, un dernier enseignement à me transmettre ? »
Le Maître se taisait, mais le disciple patientait en silence car il pressentait dans son cœur qu’il avait encore quelque chose d’important à apprendre. Puis, au bout d’un très long moment, d’une voix presqu’éteinte, l’ermite se mit à parler :
« Oui, mon fils, j’aurais un grand secret à te révéler, mais j’hésite… Ne sera-t-il pas trop lourd ? Vois-tu, j’ai peur de blesser ton cœur, de te rendre difficile la poursuite solitaire de ta tâche. Pourtant, si je ne te partage pas le secret de ma vie et si un jour… »
Il se tut de nouveau, mais reprit presqu’aussitôt : « …comment pourras tu continuer alors à être une source pour tes frères, si tu ne sais pas ? »
« Parle, abba. Si ton secret est lourd, la grâce de Dieu est là pour m’aider à le porter. Mais ne me laisse pas manquer de cet ultime enseignement qui m’aidera à suivre ta trace jusqu’au bout. »
« La grâce de Dieu, dis-tu ? Mais c’est justement là mon tourment et ma croix. Te souviens-tu du jour où tu es venu pour rester avec moi ? Je t’avais dit alors que la vie d’espérance était dure. »
« Oui, abba, et je dois t’avouer que j’ai souvent réfléchi sur le sens de cette parole, sans jamais la comprendre vraiment. »
« Eh bien ce sens, le moment est venu pour te le révéler. Puisses-tu être capable de porter ce fardeau. Sinon, mieux aurait valu que tu ne viennes jamais…
Tu vois là ce que fut jadis une source ; elle est desséchée depuis tant et tant d’années… Il en est ainsi de mon espérance, de ma foi même : depuis si longtemps elles se sont taries, que je ne me rappelle même plus les avoir connues. »
« Mais, abba, ta vie si rayonnante… je ne peux croire ce que tu me dis. »
« Pourtant c’est vrai, mon fils. »
« Mais alors, pourquoi rester là, faire semblant… »
« Je ne fais pas semblant. Te rappelles-tu ce que toi, tu m’as dit alors ? Mon espérance avait transformé les gens de ton village, de tous les villages alentour. Je ne pouvais pas les abandonner. Pour eux, j’ai vécu d’espérance que je n’avais plus, parce qu’ils en avaient besoin. »
« Abba, tu as donc sacrifié ta vie pour rien ? »
« Non pas sacrifié, mon fils. Livré. Et non pour rien, mais par amour.
Mon fils, si je m’en vais aujourd’hui sans autre espérance que de disparaître à jamais comme une ombre que le soleil dissipe, je sais au moins que grâce à ma vie que tu dis sacrifiée pour rien, des dizaines d’hommes ont espéré. Ne penses tu pas que cela vaut la peine ? »
« Mais abba, et moi, si… »
« Mon fils, si un jour ta foi et ton espérance se tarissent comme cette source, il te restera l’amour pour poursuivre ton service d’espérance pour les autres. Cela suffit, crois-moi, pour donner le sens à une vie d’homme. »
« Abba, je ne peux pas, je ne pourrais jamais… sacrifier ma vie… » s’écria le disciple en sanglotant, puis, il courut s’agenouiller devant la source desséchée, en face du crucifix, le visage dans les mains.
D’une voix de plus en plus faible, le Maître reprit :
« Alors, pourquoi es-tu venu ici, mon fils ? Regarde la croix : peut-on considérer une vie plus sacrifiée que celle-là ? Et pourtant, à combien d’hommes son échec a permis de vivre… Si un jour la source dans ton cœur se tarit, tu peux crier avec lui : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Le temps qui suivi fut comme écrasé d’un silence lourd. On entendait seulement le chant des oiseaux.
Puis soudain, le disciple sauta sur ses pieds et s’élança vers l’ermite en criant :
« Abba, abba, la source ! L’eau jaillit de nouveau ! Elle sourd et chante, tu l’entends ? »
Oui, on entendait maintenant l’eau qui jaillissait, qui chantait…
Et l’ermite, d’une voix de nouveau claire comme celle d’un jeune homme, s’écria :
« Merci, mon Dieu ! Entre tes mains, Seigneur, je remets mon esprit. »
Le disciple resta silencieux, agenouillé à côté d’ermite qui venait de passer auprès du Père. On n’entendait plus que le chant d’oiseaux… et celui de la source qui continuait à jaillir …
Carmélites du Mont Carmel
